Tout d’abord et avant que je ne commence à dénigrer à l’insu de mon plein gré, je voudrais saluer notre actuel gouvernement lequel, à la veille de nous quitter, a pris une grande décision, qui restera à jamais dans les annales de son histoire jalonnée, comme chacun sait, de tellement d’histoires. Je reconnais que je n’ai pas l’habitude de lui faire des éloges, mais, là, comme il va bientôt déguerpir, un petit mot gentil de ma part ne va pas me faire du mal.
 
Cela dit, ce n’est pas parce qu’il ont osé, enfin, être audacieux, juste à la fin de leur mandat, qu’on va les supplier de rester. À propos de mandat, on m’a récemment rappelé que les membres du gouvernement, à l’instar de ceux des gouvernements qui les ont précédés, vont continuer de percevoir une grosse partie de leurs gros émoluments, même si, Dieu merci, nous n’allons plus les apercevoir. Comme quoi, tous ceux qui, comme moi, n’ont jamais voulu devenir ministres, n’ont absolument rien pigé à la politique ni à la prospérité.
 
Revenons à notre «grande décision» qui l’est réellement et à plus d’un titre. Je vous la livre telle qu’elle nous a été livrée par notre source intarissable de bonnes nouvelles, la MAP, pour bien la nommer : «Le projet (de loi organique) prévoit l’adoption de la carte nationale d’identité comme pièce unique pour la participation au vote…». Vous n’êtes pas sans savoir que cette décision hautement stratégique a été une demande formellement exprimée – sans être toujours fermement exigée – par certains de nos partis appelés jadis «démocratiques et progressistes» et dont certains d’entre eux sont devenus, par la force du temps et de son usure, «pragmatiques et pacifistes».
 
Mais, passons… L’heure n’est encore ni aux comptes ni aux décomptes. Donc, si vous avez compris, désormais vous ne pourrez plus voter – si jamais, bien sûr, vous avez envie de voter – si vous n’êtes pas muni(e) de votre précieuse carte nationale, CIN, pour les intimes. Dans un autre registre, tous ceux et toutes celles qui se permettaient de traficoter en toute impunité en faisant voter tout le monde et n’importe qui, y compris, parfois, certains qui ne sont plus de ce monde, vont se retrouver, les pauvres, bien démunis.
 
Tiens ! Pourquoi ne pas nous réapproprier le fameux slogan humaniste : «Soyons unis contre tous les démunis» ? Rassurez-vous, je ne vais pas vous donner de consigne de vote. Entre nous, je suis bien mal placé pour le faire. Je voudrais juste que tous les détenteurs de CIN prennent conscience de leur responsabilité historique, se lèvent comme un seul homme, et quota oblige, comme une seule femme, et décident de faire de cette carte un instrument… (J’ai failli dire «une arme», mais j’ai peur que ça se retourne contre moi)… de rupture épistémologique. Qu’importe ce que signifie ce mot barbare que j’ai puisé dans ma mémoire chancelante d’ancien altermondialiste de l’époque marxiste, mais ce que je veux dire, en fait, c’est de faire en sorte que tous ceux qui réussissaient à passer avec un simple laisser-passer, ne passent plus jamais.
 
Je vous avoue que je ne sais pas comment faire, mais, bon, je vous ai soufflé l’idée, à vous de lui insuffler de la vie. Après tout ce n’est que mon avis, et, croyez-moi, ça me coûte vraiment de vous le donner, moi qui ai un bien autre avis sur tout ça, mais que je préfère garder pour moi-même, pour l’instant, en attendant de pouvoir y voir plus clair. Plus clair… plus clair… Franchement, quand je vois ce que je vois encore, par exemple, sur notre écran de télévision, je n’ai pas l’impression que ma vue va s’arranger.
 
Tenez ! Un exemple, un seul: l’émission «Hiwar» de la semaine dernière, animée par notre indéboulonnable et inoxydable M.M.A. Alors que nous sommes à quelques jours à peine d’une échéance électorale qui se veut en totale rupture (tiens, tiens !) avec le passé décomposé, on revoit sur un même plateau, tout le monde et n’importe qui : en plus de l’invité qui n’en revenait pas d’être invité, on trouve, dans un beau désordre, des ministres dits «de la majorité», des parlementaires dits «de l’opposition», des gens dits «de la droite libérale», d’autres dits de «la gauche modérée», sans parler d’un public venu de tout bord, bref, un fouillis intégral et un flou total. Au fond, quand je réfléchis, je me dis, carte nationale ou pas, qu’on n’est pas encore sortis de la caverne du moyen-âge politique.
 
En attendant, je vous souhaite un très bon week-end, et je vous dis, encore et toujours, vivement le changement et vivement vendredi prochain.

 Les Echos