Safi est la ville la plus chaude du Maroc. Deux morts suspectes y ont eu lieu et ce n’est pas un hasard. Les contestations n’y sont pas dominicales mais quasi-quotidiennes. Faiblement encadrées, même par Al Adl Wal Ihsane, elles sont violentes, anarchiques, avec des « revendications » tout à fait illégitimes souvent.
La situation sociale, le taux de chômage, la précarité quasi absolue des potiers, des pêcheurs, métiers naguère essentiels, sont réellement inquiétants. Mais la ville ne subit pas seulement les effets d’une marginalisation prouvée par les chiffres, ceux de l’investissement public par tête d’habitant.
C’est surtout une ville qui a étêté. Dès les années 70, l’activité politique et associative y a été combattue férocement, l’activité cultuelle dissoute. Les sécuritaires avaient la haine d’une ville, à gauche, fortement syndicalisée. Safi son lot de martyrs, de prisonniers politiques, mais a surtout été à la pointe des combats sociaux. La marginalisation et la destruction des appareils d’encadrement ont produit leur effet.
Les autorités ont privilégié les élites issues de la ruralisation de la ville, ont laissé pourrir les élections et n’ont plus affaire qu’aux marchands de voix. Les partis traditionnels n’y ont quasiment plus d’existence, les syndicats non plus. En période stable, bravo l’artiste, puisque c’était le but recherché.
Seulement les convulsions sont là et alors Safi devient une poudrière ingérable. La contestation sociale, bien légitime au regard de la situation au même nom, part dans tous les sens. Elle n’est même pas encadrée par des mouvances révolutionnaires Islamiste ou gauchiste, c’est réellement l’émeute permanente.
Dans ce magma, l’Etat, les autorités, n’ont aucun interlocuteur valable parmi les contestataires. Il ne faut pas se fier aux communiqués des uns et des autres, la réalité c’est que le mouvement de la contestation est diffus, souvent de quartiers, que ses revendications ne sont pas centralisables et qu’il se méfie de toute récupération, parce que charriant une forte défiance envers les élites. Dès lors, il est incontrôlable, mais jouit du soutien des déshérités qui y voient l’expression de leurs frustrations réelles.
Les appels à la répression sont imbéciles, une vision pérenne de la stabilité nécessite un plan Marshall pour Safi, dans toutes ses dimensions, y compris culturelles. Laisser des villes en déshérence ne peut aboutir qu’à ce genre de situation explosive dès qu’une mèche est allumée. « Cette fois c’est le 20 février ».