Cette belle chanson de Michel Polnareff est sortie en 1972, et presqu’aussitôt après, ce chanteur si tendrement provocateur avait décidé de s’exiler volontairement en Amérique. Auparavant, il avait défrayé la chronique artistique et les bien pensants politiques de l’époque, en posant sur sa pochette de disque en grand chapeau de femme, et, surtout -c’est ce qu’on avait retenu le plus- avec les fesses à l’air.
Pourquoi je vous raconte cette histoire à l’heure où on commence, déjà, à me conseiller de commencer à arrêter de raconter n’importe quoi ?
D’abord, je ne sais pas pourquoi, depuis la proclamation des résultats ésotériques de ce vendredi historique, je n’ai pas arrêté de fredonner cette mélodie si entraînante et au contenu si cynique. Il faut vous dire que cette chanson, je la connais par cœur depuis que j’étais gosse et je la chantais tout le temps. C’est ma prof de maths qui me l’avait fait connaître la première fois.
C’était une femme aussi rigoureuse que le théorème de Pythagore et aussi jolie qu’une équation avec mille inconnues, mais ça, c’est une autre histoire. C’était il y a longtemps. Depuis, je ne l’ai Presque plus chantée.
Pourtant, vous disais-je, dès que j’ai entendu les premiers chiffres des premiers gagnants, c’est reparti comme… en 72. Et je n’ai pas arrêté depuis vendredi. «On ira tous au paradis même moi – Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on ira – Toutes les bonnes sœurs et tous les voleurs – Toutes les brebis et tous les bandits – On ira tous au paradis – On ira tous au paradis, même moi – Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on ira – Avec les saints et les assassins – Les femmes du monde et puis les p… – On ira tous au paradis…».
Rassurez-vous, je ne vais pas vous la chanter en entier, même si l’envie m’en démange, et je crois vraiment que ça vaut le détour. Il faut avouer aussi que les paroles sont plus que… parlantes.
Maintenant, je suis sûr que vous allez me demander quel est le rapport avec la choucroute (avec, bien sûr, charcuterie halal). Je sais que vous mourez d’envie de connaître mon point de vue sur la victoire sans équivoque -quoique- et sans concession -ça, je demande à voir- de nos nouveaux gentils frères, jadis affreux méchants.
Je suis désolé, mais je ne vous dirai rien, même si, vous vous en doutez bien, j’ai bien ma religion là-dessus. Mais, comme je vous aime bien, et surtout parce que beaucoup de mes ami(e)s n’ont pas arrêté de me harceler pour que je leur donne mon avis comme si j’étais le messie, je vais quand même vous dire plus ou moins ce que je pense, ou, plutôt, le moins que je puisse penser de ce tournant lequel, on l’espère tous, ne va pas tourner au vinaigre. Ma première réaction -et là, je suis sérieux-, c’était de lancer un grand OUF ! C’était peut-être paradoxal, mais j’ai su par la suite que j’étais loin d’être le seul à avoir ressenti ce sentiment bizarre de grand soulagement.
En fait, tous les démocrates sincères ne pouvaient pas, à ce moment-là, et à leur cœur contrarié défendant, ne pas applaudir au fait que, sans doute pour la première fois de l’histoire de ce pays, on n’a pas bidouillé les résultats, ou peut-être, si peu. La démocratie a ceci de terrible, c’est qu’on est obligé d’accepter la victoire de l’autre, fût-il notre pire ennemi. Cela dit, personnellement, sceptique de nature, et doutant souvent de tout par culture, je suis cette fois-ci très partagé. Autant je reste persuadé que des adeptes des idéologies liberticides ne peuvent pas se transformer, du jour au lendemain, en droit-de-l’hommistes et féministes invétérés, autant je crois sans savoir vraiment pourquoi, que les nouveaux victorieux ne sont pas si dangereux.
Oh, détrompez-vous ! Je sais ce que je dis et je sais pourquoi je le dis, mais je vous en dirai un peu plus une autre fois. Maintenant, c’est peut-être mon tordu d’inconscient avec tous ses désirs ardents qui prie en silence pour que notre si beau bled et notre si sympa peuple ne connaissent pas ces destins terribles qu’ils ne méritent pas et qu’aucun bled ni aucun peuple ne méritent d’ailleurs.
Mais comme je suis naïf, mais pas pour autant candide, je demande à tous les incrédules (j’ai bien dit «incrédules» et pas «incroyants») comme moi qui ne croient que ce qu’ils voient, de bien rester sur leurs gardes, ou, mieux encore, de mettre en garde, dès aujourd’hui, nos nouveaux bergers que nous n’avons pas l’intention de nous laisser entraîner comme des moutons, même si c’est pour nous mener… au paradis. Voilà qui est dit. Je souhaite la bienvenue à un avenir que j’espère radieux, et je vous souhaite à vous, un week-end lumineux, mais permettez-moi de dire, encore et encore, vivement le changement et, bien sûr, vivement vendredi prochain.
(Publié dans Les Echos Quotidien daté du 1er décembre 2O11)