Tout démocrate sincère et honnête ne peut que se réjouir du succès éclatant du PJD aux élections législatives et saluer avec enthousiasme, et non avec des phrases convenues et des formules hypocrites, l’écrasante victoire du parti d’Abdelillah Benkirane. Si l’on met de côté, le temps d’une analyse, les désaccords intellectuels et les divergences avec le PJD, on doit reconnaître que cette victoire est une réhabilitation de la Politique, en tant qu’idées et militantisme, et un modèle qui doit être imité par les autres partis politiques, notamment ceux de gauche.
Le succès du PJD démontre que les électeurs marocains sont capables de choisir et voter pour un parti qui dispose d’une ligne idéologique claire et une identité politique distincte. Les voix des électeurs ont consacré des idées, un projet de société, une vision du monde, et non pas des individus et des notables. Ainsi, 70% des islamistes élus sont d’illustres inconnus, des jeunes diplômés, qui se présentaient pour la première fois et ne disposant d’aucune notoriété particulière dans leurs circonscriptions. Des pontes du PJD comme Lahcen Daoudi ou Saadine Othmani ont été élus, même en changeant de ville ou de circonscription, contrairement à beaucoup de dirigeants de partis, qui n’osent pas se présenter ailleurs que dans leurs fiefs, de peur de se couvrir d’échec et de honte.
Cette victoire est le résultat naturel de la persévérance, de la cohérence, du travail patient et inlassable de plus de 30 ans. A l’origine de ce parti victorieux et triomphant aujourd’hui, il y avait un petit groupe composé d’à peine 400 personnes au milieu des années 80. Ces militants n’ont pas été rebutés par l’hostilité de l’Etat, découragés par leur petit nombre ou frustrés par la puissance de leurs adversaires politiques. Ils ont su s’adapter, innover, créer un nouveau discours et essaimer des idées nouvelles qui ont irrigué la vie politique marocaine. Ils ont surtout abandonné ce dogmatisme borné et aveuglant qui a causé la perte définitive de l’extrême gauche au Maroc, et transformé ses idées en des clichés et slogans poussiéreux, qui ressemblent plutôt à un monologue tragique qu’à un discours politique.
La victoire du PJD est réjouissante car c’est une claque, un soufflet sévère et mérité sur la face de ceux qui croyaient que tout s’offre au Maroc avec de l’argent, les réseaux de notables et la corruption. La victoire du PJD est jouissive car elle a permis d’humilier l’arrogance de la richesse et la condescendance des carriéristes qui ont cru qu’il suffit de rejoindre « le camp des puissants » pour s’assurer des places au parlement. La leçon de cette victoire, que ces jeunes opportunistes doivent méditer, est que la politique n’est pas un élevage sous serre, mais des idées et des valeurs à répandre et à défendre. A l’instar d’Annahda, autre parti victorieux, le PJD a semé ses idées depuis le début des années 80 et il récolte maintenant les moissons de son infatigable labeur. Les partis de gauche, sclérosés, enfermés dans une rhétorique frelatée, minés par l’égoïsme pathétique de ses dirigeants, ont oublié que la gauche est avant tout des idées, une recherche de l’innovation et un refus de tout carcan intellectuel. Si un parti de gauche comme le PSU est condamné à disparaître ou à devenir une maison de retraités politiques radoteurs, pédants et pérorant des slogans surannés qu’ils répètent comme des automates depuis plus de 40 ans, il ne doit s’en vouloir qu’à lui-même. Si un parti comme l’USFP est devenu ce grand corps chétif et agonisant, qui n’existe que pour fournir des strapontins au gouvernement à certains de ses dirigeants, il ne doit se lamenter que de sa propre décadence: « Pleure comme une femme, ce que tu n’as pas su défendre en homme », pourrait-on bien lui dire.
La victoire du PJD est une bonne nouvelle, car elle permet d’avoir un vrai gouvernement politique, dirigé par un parti qui a une nature réelle, un référentiel idéologique identifiable, capable de défendre ses idées, de donner des coups et d’en recevoir. C’est un retour à la politique authentique comme champ de lutte, de débats d’idées, d’affrontement entre des camps distincts : idée contre idée, argument contre argument, référence contre référence. C’est la fin des gouvernements incolores, fades, insipides, que le Maroc a connu depuis 2002.
Le PJD doit s’attendre alors à une opposition farouche, intraitable, non pas celle qui est au parlement qui ne sera que simulacre d’opposition et partie du décor, sans intérêt et sans poids. La vraie opposition au PJD sera celle de la société civile, démocrate et moderne, des associations, des intellectuels, des artistes, des journalistes, des militants et des gens ordinaires dont fait partie l’auteur de ces lignes, qui refuseront que le parti islamiste menace ou porte atteinte à leur liberté, leurs convictions et leurs choix de vie. Jamais un parti politique au Maroc n’aura connu une telle opposition, et tant mieux pour nous tous.