Finalement la rédaction d’un texte consensuel, même si les débats ont été houleux, est une mince affaire face à ce que cela implique comme chantiers de réforme pour le mettre en application.Les institutions actuelles deviennent caduques, il faut mettre en place un calendrier pour un marathon électoral. La première proposition du Palais qui reste le maître du jeu en cette période transitoire, tient compte des revendications de la rue. La première échéance serait des législatives anticipées dès cet automne. Le nouveau Parlement élu, le nouvel Exécutif installé , on passerait au vote de la loi sur la régionalisation avancée et l’organisation des élections régionales et, à l’automne 2012, on organiserait les communales.Il y a plusieurs débats autour de ce calendrier. Il oublie d’abord, et c’est un oubli de taille, que la seconde Chambre dans sa composition actuelle est totalement inconstitutionnelle. Le nombre de conseillers doit baisser à 120 au maximum et cela ne peut attendre fin 2012. Mais les juristes ne sont pas aussi catégoriques sur la gestion de la transition. De leur point de vue, le marathon électoral est suspendu à l’adoption de la loi électorale et à l’amendement de la loi sur les partis. Le Parlement actuel peut les adopter en toute légalité. Mais ensuite, le déroulement du marathon pour établir les nouvelles institutions est une décision « purement politique ».Et c’est justement là où cela grince ! Si l’on veut donner un contenu à la réforme constitutionnelle, mobiliser les citoyens pour une participation importante, crédibiliser le processus, cela passe par une révolution au sein des partis sous la pression des événements, un véritable mouvement de réforme a été amorcé, au sein des partis véritables. Et il n’y en a pas trente-six !La fameuse recomposition du champ politique, monstre de Loch Ness, est enfin en cours. Les partis traditionnels, Istiqlal, USFP, PPS et le courant Islamiste le PJD, le Mouvement Populaire, parti traditionnel quoi qu’on en dise, parce que porte-parole de l’arrière-pays depuis des décennies, ont été fécondés par le mouvement de la société. C’est un phénomène objectif, réel et non pas idéal. C’est la pression des masses sur les militants et cadres des partis qui a accéléré les processus.
Eviter le décalage
Ce processus est porteur de germes d’une véritable révolution culturelle. C’est au sein de l’USFP qu’il est le plus développé et c’est naturel. Il s’agit du bateau amiral de la gauche marocaine et du parti qui, pendant longtemps, était chargé par les masses de leurs aspirations. C’est aussi le parti qui a reçu la faible participation de 2007 comme un désaveu. Il a connu des convulsions dès ce moment aboutissant au renvoi de Yazghi et à la tenue d’un Congrès appelant à la monarchie parlementaire, trois ans avant le début du printemps arabe. Le Conseil national avait appelé au retrait du gouvernement, revendication calmée par le discours du 9 mars. Ce ne sont donc pas des querelles d’apparatchiks, mais des questions de fond qui secouent la maison tihadie.L’Istiqlal vit lui aussi une crise identitaire aggravée par l’expérience gouvernementale et le rejet populaire qui l’accompagne, l’autonomie du parti et l’hégémonie de la famille El Fassi étant au centre du débat. Ce sont des lignes de démarcation similaires qui secouent les autres, avec une interrogation majeure : comment reprendre pied au sein du mouvement des masses et réhabilité la politique?C’est dans ce contexte qu’il faut situer le débat sur l’échéance, qui n’est pas neutre du tout. Le maintien des législatives à l’automne stoppe net ce processus. Les directions maintenues, confirmeront les mêmes candidats ou profils de candidats et donc les mêmes pratiques. C’est une perspective inacceptable pour les militants de base qui sentent bien que le peuple n’ira aux urnes que s’il a l’espoir de voir surgir des institutions crédibles, qui ne peuvent être peuplées de ceux-là mêmes qui, même à leur corps défendant, ont participé à dévaloriser la politique.Au sein du Bureau politique, plusieurs voix exigent un congrès avant les élections, quelle que soit la date de celles-ci. Car la crainte de rater le coche, de réinstaller le scepticisme est réelle. C’est pour cela qu’il faut reculer la date des législatives, de manière à permettre le renouvellement des cadres, des directions, mais aussi d’élaborer des programmes, de faire émerger des idées, de nouvelles têtes. Car le nouveau cadre institutionnel doit s’accompagner du départ des anciens. C’est une question de légitimité.D’autres questions sont lancinantes. Les nouveaux présidents vont avoir des prérogatives qui dépassent largement, en importance, celles de la moitié des départements ministériels. Ils seront élus au suffrage universel, ce qui est inquiétant au vu de la qualité des élites politiques locales actuelles. Il est de la responsabilité de tous, en particulier des partis, d’éliminer certains profils, malgré leur poids électoral, supposé ou réel, surtout si l’on se projette dans une plus grande mobilisation des élections.
Ce que le peuple ne veut plus
Ces questions se régleront dans le cadre des négociations politiques. Selon nos informations les négociateurs du Palais sont flexibles, surtout que ce sont les partis les plus importants qui réclament le report. La contrainte de la pression de la rue peut être levée, par la satisfaction des autres revendications.En effet, il ne faut pas oublier que la réforme constitutionnelle n’était qu’une revendication parmi d’autres. Celle contre les crimes économiques était la mieux partagée par le millier de manifestations contestataires que le Maroc a connues dans le sillage du 20 février. La réponse de l’Etat a été rationnelle. Refusant la justice-spectacle qui consiste à donner du sang au peuple qui le réclame, elle a préféré une réponse institutionnelle. D’abord par la publication du rapport de la Cour des Comptes, ensuite en entamant une série de procédures judiciaires. La nouvelle Constitution prévoit une série d’outils pour imposer la bonne gouvernance et en finir avec les pratiques délictueuses.A ce niveau il y a deux urgences. La première, c’est la célérité de la justice. Le peuple ne comprend pas que les procédures contre les présumés délinquants en col blanc soient aussi lentes alors qu’ils sont en liberté. Le patron d’une mutuelle, condamné en première instance pour des détournements de plusieurs milliards, est toujours président de commune et conseiller. Il parade sur les écrans, alors que d’autres sont sous les verrous, en attente de jugement depuis des mois, pour des larcins présumés de quelques milliers de DH. Montrer, dans le respect de la loi, des droits des accusés, que la volonté de sévir est réelle, passe par une plus grande célérité de la justice. De même que les procureurs doivent s’auto-saisir de toutes les affaires sur la place publique. Pour laver de tout soupçon les innocents et engager des poursuites s’il y a lieu. Le peuple veut y croire, mais exige des gages. Le seul moyen de crédibiliser l’ensemble, c’est de lui donner ces gages, bien avant que les institutions prévues ne soient mises en place.L’autre mesure qui doit être prise immédiatement , c’est la refonte de l’audio-visuel public. C’est un échec patent ressenti par les Marocains comme une insulte à leur intelligence et une atteinte à leur aspirations de démocratisation de l’espace public. Il ne s’agit pas uniquement d’accéder aux revendications populaires et de faire « dégager » Samira Sitaïl et compagnie, qui auraient dû avoir la dignité de démissionner puisque leurs propres équipes ont manifesté contre eux. Il s’agit surtout de mettre sur la table le projet d’une télévision publique au niveau du projet sociétal esquissé par la constitution. Le changement des gens, nécessaire, réclamé par tous les Marocains, sans exception, ne prendra sa pleine mesure que s’il amorce la mise en place d’une nouvelle vision et la remise en cause de la catastrophique option du pôle public, telle qu’elle prédomine.Les différentes institutions constitutionnalisées doivent faire l’objet d’un débat immédiat. D’abord, pour savoir quelles seront leurs prérogatives réelles, comment elles s’articuleront avec les autres institutions, les pouvoirs, mais aussi pour faire ressortir, sur leur domaine d’intervention, ce qu’en attendent les Marocains. Le peuple ne veut plus de ces conseils à l’infini, indépendants de la souveraineté populaire, dont aucune institution n’évalue ni le rendement, ni le fonctionnement, ni même les pratiques budgétaires. Est-il normal qu’un directeur d’établissement public se fasse épingler pour un billet d’avion par la Cour des Comptes et que les présidents des conseils soient libres de tout contrôle dans l’usage des deniers publics?Enfin, le peuple ne veut plus, réellement plus, de ces mêmes noms de famille qui se répètent à l’envi à la tête des démembrements de l’état. Quelle que soit la compétence de chacun d’entre eux, cela est ressenti comme du népotisme. Ils doivent "dégager" en nombre. Et rapidement!C’est ce mélange entre les décisions urgentes et la mise en place sereine des institutions qui permettra de crédibiliser ces dernières. Sinon, le sentiment de désillusion risque de l’emporter, remettant le pays dans l’œil du cyclone, malgré une Constitution démocratiquement avancée.
Niny : oui à la justice, non à la vengeance
L’un des procès qui auront le plus fait couler d’encre, en pleine contestation, est celui de Rachid Niny. L’auteur de ces lignes ne s’est pas exprimé sur le sujet parce que ses positions sont ultra-minoritaire dans la profession. Au nom de l’égalité des individus, nous sommes opposés à toute exception judiciaire faisant du journaliste un citoyen à part. Une position qui date de l’an 2000 et qui n’a aucun rapport avec le procés.Mais il est intolérable de constater que Rachid Niny subit un acharnement, même en prison. Il est empêché de téléphoner à sa petite fille, dont la vue du père derrière les barreaux peut constituer un choc psychologique. On lui interdit d’écrire, de lire les journaux. Tous ces droits sont accordés aux autres détenus. La conclusion est simple: Niny n’est pas un détenu condamné au nom des intérêts de la société, mais pour venger quelques sécuritaires, capables d’imposer leurs vues, même dans les prisons. La Constitution interdit ce genre de comportements. Il faut le rétablir dans ses droits de détenu, lui présenter des excuses et lui assurer un procès en appel équitable, pour donner du sens à l’adoption de la nouvelle Constitution.MRE : dérapage assuréLe nouveau texte de la Constitution prévoit le droit des émigrés de la diaspora au vote et à la candidature. Ceux qui pavoisent ne connaissent pas la difficulté de la tâche. La première précaution à apporter vient des MRE eux-mêmes. Cette revendication n’est que celle d’une infirme minorité. La majeure partie des troupes veut une meilleure défense diplomatique dans les pays d’accueil, un lieu culturel et religieux et une meilleure posture de l’Administration.La seconde précaution concerne les pays d’accueil. En Europe la bi-nationalité est remise en cause. Alors même que des Marocains d’origine se font élire dans les Parlements des pays d’accueil, que d’autres se fassent élire chez nous apportera de l’eau au moulin des droites extrêmes.Enfin, tout ce débat est à recentrer. S’il y a eu une activité politique « marocaine » au milieu des années 60 et 70, c’est parce que l’illusion du retour était généralisée. Les étudiants, nombreux et politisés à l’époque, encadraient les émigrés en vue de leur participation à leur retour.Cette illusion est enterrée et la perspective la plus rationnelle, c’est l’intégration aux pays d’accueil et la naturalisation.Le texte étant voté, il faut que la loi organique prenne en considération toutes ces réalités. Il faut éviter de satisfaire quelques lobbies intéressés aux détriments des vrais intérêts de la diaspora.
Et l’économie ?
Il est normal qu’en pleine fièvre référendaire, le débat sur la constitution mobilise l’ensemble des élites marocaines. Nous sommes effectivement devant une étape historique sur la voie de la démocratie de la modernité.
Ceci dit, il reste incompréhensible que ni le gouvernement, ni les partis, ni même le patronat ne cherchent à lever le voile sur la situation économique globalement et celle du budget particulièrement.
Ce que l’on sait c’est que le tourisme vit une année catastrophique avec ce que cela implique comme retombées négatives sur l’artisanat, l’emploi et les entrées en devises. L’on sait aussi que nous commençons à manquer de moyens de paiement en devises. C’est l’OCP qui en réalisant une année exceptionnelle sauve les meubles, mais dans quelle mesure ?
Par ailleurs, le renchérissement des matières premières a fait exploser la caisse de compensation. Le budget a atteint 45 milliards de dh, trois fois ce que les députés ont voté. A cela, il faut ajouter les augmentations de salaires concédées et les efforts de recrutement consentis pour des raisons politiques. Parmi les bonnes nouvelles, il y a la saison agricole réussie et les premières retombées du Maroc vert et du développement de nouvelles spéculations à forte valeur ajoutée.
Il suffit de suivre les adjudications du trésor pour se rendre compte que la dette intérieure est en train d’exploser. Par ailleurs, plusieurs appels d’offres ont été reportés, confortant l’idée que ce sont les investissements publics qui feront les frais de la conjoncture.
Or il y a des éléments qui ne sont pas conjoncturels. Le volume de la masse salariale de la fonction publique est pérennisé à très haut niveau, dépassant même le seuil d’avant le départ volontaire qui avait coûté des dizaines de milliards au trésor. La caisse de compensation souffrira de tensions pendant longtemps encore, parce que la hausse des matières premières, de l’énergie, n’est pas conjoncturelle mais est liée à l’augmentation de la consommation des Chinois et des Indous, entre autres. Il faut espérer que les crises du voisinage s’estompent pour que le tourisme revienne au trend haussier qui était le sien. Le maintien des investissements projetés est un signe de confiance dans une sortie de crise proche.
Il n’en demeure pas moins que le risque de surchauffe des taux par l’effet d’éviction et par l’augmentation de la sinistralité, la contraction de la demande par la crise du tourisme, risquent de plomber l’économie marocaine. Il est du devoir des responsables d’informer correctement et de prendre les mesures capables d’endiguer les risques. Il serait catastrophique que le prochain gouvernement annonce un plan d’austérité pour entamer la première législature dans le cadre de la nouvelle constitution.
Les vieux réflexes
La campagne référendaire touche à sa fin et le moins que l’on puisse dire est qu’elle a dévoilé des atouts pour accélérer la mise sur pied des institutions démocratiques, mais aussi de terribles handicaps, réels obstacles qu’il faudra lever.
Ainsi les pouvoirs publics avaient annoncé qu’ils étaient libérés de toute tentation plébiscitaire. Durant les 6 référendums précédents, l’Etat se mêlait de la campagne et la transformait en plébiscite du Roi. Au plus haut sommet de l’Etat, on a souhaité un débat autour du texte de la constitution, libre, mettant en avant les choix démocratiques et non l’institution monarchique. L’audiovisuel public a relativement relevé le défi en évitant la propagande, mais que dire des caïds, chioukhs et moqaddems sinon qu’ils sont prisonniers du passé ?.
Sur nos routes, dans nos villages, dans nos quartiers, les banderoles sont partout, non pour appeler les citoyens à participer au scrutin, mais pour voter oui. Des petits commerces, des cafés, arborent des pancartes signalant que le patron, les employés et les clients votent oui. Les clubs sportifs sont aussi sur la même ligne comme si le fait de pratiquer un sport dans le même club enlevait le libre arbitre à ses membres. Ces pratiques d’un autre âge sont inconvenantes à l’égard de celui qu’elles croient servir : le Roi, c’est lui qui propose le passage à une monarchie constitutionnelle et parlementaire, le passage du sujet au citoyen qui condamne la propagande d’Etat.
Les divergences dans le mode de fonctionnement des structures partisanes sont nettes, et là aussi, on note la forte présence de pratiques incompatibles avec la nouvelle étape de la construction démocratique. A Casablanca, le RNI a organisé un meeting à la salle couverte du stade. C’est assez ambitieux, pour ne pas dire prétentieux. En 1976 Abderrahim Bouabid a réuni plus de cent mille personnes à la casablancaise, aujourd’hui peu de meetings électoraux réunissent une dizaine de milliers. Mais le problème c’est qu’un élu local a mobilisé les gens de sa circonscription en leur promettant un bakchich et un repas. Ils se sont rebellés et ont jeté les bouteilles d’eau à la figure des dirigeants. Ce genre de pratiques alimente les plaisanteries. Ainsi il y a une anecdote qui circule, qui est authentique puisque vérifiée auprès de l’intéressée. Un parti a désigné une femme pour l’une de ses interventions à la télévision. Celle-ci, un tantinet casse-cou, a préféré faire un enregistrement lors d’un pseudo meeting dans un souk. Le jour fixé, l’équipe technique s’est déplacée au douar en question et n’a rien trouvé. Téléphonant à « la femme politique », ils ont appris, de sa bouche, qu’elle avait donné de l’argent à quelqu’un pour lui préparer des tentes et les remplir d’électeurs et qu’elle a été escroquée.
C’est rigolo, mais cela nous renseigne sur l’étendue du chantier d’assainissement du champ politique.
Mais il y a eu des points lumineux. Les vrais partis n’ont compté que sur leurs forces. On a pu le vois puisque les meetings reflétaient la puissance ou la faiblesse des organisation locales. Ce qui est impressionnant c’est que l’USFP et le PJD, par exemple, ont démontré une réelle capacité de mobilisation alors qu’on les dit en crise. La seconde jeunesse des partis traditionnels a sans doute été lancée par la campagne référendaire, mais ce sont les développements internes qui seront déterminants. Les structures partisanes incapables de s’adapter aux nouvelles règles du jeu, celles où il faut convaincre et non acheter, disparaîtront.
L’autre nouveauté c’est l’implication du tissu associatif. On peut même dire que c’est là où les choses les plus intéressantes se sont passées. D’abord parce qu’il ne s’agissait as de discours mais de débat, souvent didactiques. Les grandes associations, mais aussi les toutes petites, ont offert un espace de débats à leurs adhérents, parfois dans des réunions limitées à quelques dizaines de personnes. Les partis politiques doivent aussi se plier à cette réalité, pour faire de la politique, il faut être présent dans le tissu associatif, en respectant son indépendance.
A Casablanca une centaine de professeurs universitaires ont tenu une réunion avec des politiques, pour un débat de très haut niveau, cela aussi renoue avec un passé lointain où l’université pesait très lourd sur les structures partisanes.
Du côté de ceux qui ont appelé au boycott, on retrouve schématiquement les mêmes attitudes, l’usage de l’argent en moins. Le débat est moins riche parce que le rejet concerne la forme et non le contenu.
Dès le 2 juillet, il faudra s’atteler à la rénovation de l’intermédiation sociale. Si le potentiel existe, le poids du passé et de ses vices est un réel handicap qu’il ne faut pas sous-estimer. Ce ne sont pas les textes à eux seuls qui font la crédibilité des institutions, ils sont nécessaires mais insuffisants, l’oublier c’est aller au-devant d’une désillusion désastreuse.