Il a fallu attendre les derniers jours avant le discours présentant le projet de constitution au peuple et fixant la date du référendum, pour voir le débat s’enhardir, les clivages apparaître. Pendant des semaines, le débat se focalisait sur un seul aspect, celui du partage des pouvoirs. Or une loi fondamentale, c’est d’abord le corpus de valeurs consensuel qui fonde la cohésion d’une Nation.

Et c’est justement la question identitaire qui a dévoilé des clivages aigus. C’est une excellente chose parce que ce débat est évité par les politiques depuis l’indépendance. Les Islamistes menacent de voter non si le caractère islamique de l’Etat n’est pas reconnu. Ils n’acceptent pas la notion de l’Etat civil, refusent toute évocation de la liberté de conscience. Ils veulent maintenir la définition actuelle. Or le projet en reconnaissant les différents affluents de l’identité nationale ne pouvait garder le qualificatif « Arabo-musulman ». Ce n’est pas une bataille des mots, mais le choc entre deux projets de société et deux visions identitaires. La liberté de conscience implique l’abolition d’une série de lois relatives à la vie privée et l’introduction d’une dose de laïcité dans l’arsenal législatif marocain. Pour les islamistes, elle risque de légaliser les autres religions, permettre le prosélytisme et la construction de lieux de culte. Ils y voient un danger d’éclatement.
L’Amazigh langue officielle est une revendication de plusieurs décennies, des mouvements berbéristes et des forces progressistes. L’Istiqlal, le PJD, les conservateurs sont contre. Ils invoquent eux aussi l’unité symbolisée par l’arabe langue du Coran. Accessoirement, ils mettent en avant l’existence de plusieurs dialectes. On peut leur rétorquer que la seule unité viable est celle qui reconnaît la diversité, le pluralisme identitaire. Mais on ne peut occulter que le principe étant acquis, il y a loin de la coupe aux lèvres. Le drame c’est le Tifinagh. Les militants berbéristes en choisissant cet alphabet ont choisi le Ghette. L’amazigh langue officielle doit être codifié, mais aussi facilité pour intégrer l’administration. Car l’enjeu c’est de rétablir la justice en permettant aux administrés amazigh, en particulier dans les tribunaux d’user de leur langue maternelle surtout quand c’est la seule qu’ils connaissent !.
Ce débat identitaire doit être mené de manière ouverte sans exclusive, parce que ses implications sont importantes. Reconnaître l’amazighité de la terre, par exemple, c’est se préparer stratégiquement à d’autres alliances que celle du monde dit arabo-musulman, qui n’est plus qu’une sphère de solidarité.
Attention au décalage
Sur le plan du partage des pouvoirs, tous les acteurs montrent leur satisfaction. Le chef du gouvernement aura la majorité des leviers. Il pourra élaborer, conduire la politique générale du pays sans ingérence aucune du palais. Celui-ci garde la sécurité, la défense et les questions de souveraineté et non pas les ministères du même nom. Le risque c’est que des majorité hétéroclites ne soient pas à même de développer des politique publiques cohérentes. La cohérence jusqu’ici était assurée par les instructions royales.
Par ailleurs, les communes et le Parlement, investis de grandes prérogatives ne peuvent les assumer avec les profils actuels. Il faudra du temps pour attirer des profils pointus, réussir la mobilisation populaire qui réussira à les faire élire. Croire que la nouvelle loi sur les partis et le code électoral réussiront à eux seuls à changer radicalement la situation est une utopie.
Le pire ce sont les régions. Les chefs de région sont d’ores et déjà libérés de toute tutelle et bénéficient de prérogatives élargies, l’Etat central leur confient missions et moyens relevant auparavant de l’aspect régalien. Or, le niveau des élites locales est connu et il ne changera pas dans les trois mois. Il faut espérer pouvoir attirer les élites issues de ces régions mais habitant au centre. La mission est passionnante, encore faut-il que le statut qui s’y rattache soit motivant. En clair, il faut que matériellement les gens s’y retrouvent si on veut des compétences intégrées.
L’horizon n’est donc pas éclairci par la simple adoption de la constitution. Il y aura nécessairement un décalage entre les textes et leur remarquable ambition et la réalité et ses pensantes médiocrités. Le risque est que ce décalage démobilise les populations et dévalorise l’idée démocratique elle-même. « Tout ça pour ça » ou encore « finalement rien n’a changé » risquons-nous d’entendre.
Il faut préparer l’opinion publique à ce désenchantement probable en exposant, tout simplement, les handicaps de la vie politique, mais aussi les efforts de régénérescence de celle-ci. Cette tâche n’incombe pas à l’Etat, mais aux élites. C’est à elles de défendre ses choix et de convaincre les populations.