Ce week-end, j’ai fait la fête le jour levé, et la nuit tombée. L’honneur d’être marocaine m’a porté, d’un cliché à l’autre, à tous les endroits bondés et les caves dépeuplées, où j’ai pu dignement revendiquer ma supériorité d’être née dans le pays magique, le plus beau de la Terre, le chouchou de la Méditerranée, le royaume colorié, le carnaval déguisé, celui où tout le monde est d’accord, le Maroc de Oui Oui, Unanimat land. 
 
Ce week-end, j’ai porté un toast, avec tous mes amis marocains, à l’unanimité écrasante. Un autre toast, toujours avec les mêmes amis marocains, aux monarchies flamboyantes. Et un autre toast, toujours, toujours avec les mêmes amis marocains, à notre constitution rutilante. Nous avons sifflé, unanimes, le oui dans nos verres.
 
Et nous avons dansé. Sur un air ancien remixé juste pour nous, le hit parade du moment,  le refrain de Kadhafi, le tube qui envoie valser Moubarak et Ben Ali, la dédicace de feu Hassan II, l’opus spécial M6, attention, le 98%, nous avons dansé.
 
L’un de mes amis a dit : je suis heureux, heureux d’être marocain, maintenant, quand on va me demander si je suis marocain, je vais répondre, oui, à 98% oui.
Un autre de mes amis, plus courageux dans la forme, a renchérit : et moi quand on va me demander alors, tu l’aimes ton gouvernement maintenant, hein, tu l’aimes, je vais répondre, non, à 2%, non.
 
Nous avons ri, mais ri, dans l’expression la plus salutaire du terme, en guise de salut à nous même, ce que nous étions, et ce que nous représentions. Une bande d’élitistes pédo timbrés, à la croyance intellectuelle et donc douteuse, revendiquant entre deux hauts faits d’armes facebookiens un esprit critique et une tendance généralisée au pessimisme. Les citoyens indignes du royaume unanime. Les refuzniks. Les habitués du non. Pardon, tu disais, camarade, oui voila, les nihilistes. Tous, sonnés, ébahis, époustouflés, devant la farce d’attaque du oui. 
 
Parmi nous, aucun n’a voté, ou bien, non, non, un, tout seul, là, dans le coin, lève le doigt, tamponné :j’ai voté non, nous étions quatre à Paris, sur cent, 4%  … 4-0, ose facilement sa copine. Et nous voila tous pliés, en quatre. 
 
Ce week-end, nous avons inventé de nouvelles blagues. Nous avons réagi avec humour devant l’humour, nous avons pris avec humour ce qui ne peut être qu’humour, nous nous sommes pris d’humour pour le 98. La démonstration ronde et infaillible que le Maroc n’est pas seulement une exception. Mais le royaume de la soumission. 
 
Alors, mes amis, tous sujets, hors sujets, un autre toast, un dernier, pour la route, avant de se lever à nouveau, de se battre, de se faire cogner, un toast aux chiffres gonflés et à ceux qui nous gonflent, aux minorités désenchantés et à la surcharge de gras dans la bêtise, un toast à 98 degrés, et à ce que ca implique, se cramer le crane pour ne pas penser, se griller les neurones pour ne pas s’indigner, se bruler la gorge pour ne pas hurler. Et fêter la voix de la majorité, avec toute la raison qui nous a été enlevé.
 
Sur ce, je vous laisse. Je vais me faire un collier. Les perles de la Map sont unanimes.